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A la Tisseuse

 

Quand nous étions enfants, nous étions des flammes.

Parfois nous brûlions tellement fort, de douleur, de cris, de larmes... 

 

Hiver 2007. Après des mois d'interaction via forum, chan et téléphone, à se faire rire ou à s'écouter pleurer, à animer cette communauté qui était notre bombe d'oxygène à tous... Deux heures de train, puis la rencontre. Je me souviens de la voiture de ton père, de toi assise à côté de lui, ton reflet dans le rétroviseur, tes lèvres peintes (rouge sang), tes ongles vernis et la cigarette à ta bouche.

 

Jusqu'alors, la vie m'avait appris le silence. Tu m'as inculqué l'audace. 

 

Ta férocité, ton rire, mais aussi ta mélancolie dans cette maison où je sentais la nostalgie, mais également la peur, au détour des couloirs. Nous n'étions pas libres encore. Nous nous terrions dans ta chambre quand nous n'arpentions pas la campagne. Je me souviens de la pluie et de ta silhouette à la fenêtre, fumant (encore), pendant que les notes de piano résonnait dans notre silence. J'aurais pu passer mille ans dans cette pièce avec toi. Rien ne m'a jamais fait peur à tes côtés. 

 

 

Et c'est en poussant davantage cette porte pour pénétrer dans le monde de chacune que nous nous sommes liées. Je pourrais remplir des pages et des pages sur toi, sur nous. Nos nuits effrayantes et fascinantes en forêt, nos vers favoris tracés sur les murs, nos lectures, nos musiques, nos visionnages. Ces balades en voiture dans la nuit noire. Tu es mon Hiver, le Givre qui m'apaise et me tient chaud.

 

Continuer ainsi ferait dériver cet article de son but premier. Car tu m'as sauvée, mais m'a offert plus encore : un abri, une échappatoire, une arme. 

 

Sur cette photo, je lis les premières pages d'un livre qui saura me charmer comme peu l'ont fait : La Sève et le Givre et, de ce fait, pénètre dans un univers qui m'engloutira toute entière (à ma plus grande joie). Mes pieds baignaient déjà dans les contes, dans la mythologie, dans les légendes et dans les textes dits fondateurs. Comment aurais-je pu alors détourner mes yeux de celui-là ? De ce vertige ? J'ai dévoré ce livre de sa première à sa dernière page en trois jours (trois, toujours, pas plus, pas moins). J'en ai apprécié chaque ligne, suis tombée amoureuse de chaque phrase, de chaque tournure.  

 

Dans les années qui suivirent, Léa Silhol devint une de mes bouffées d'air frais primordiales. Je traquais chacun de ses livres déjà si difficilement trouvables, les gardant comme des reliques, ne les prêtant qu'à des personnes en qui j'avais totalement confiance, préférant parfois les acheter et les offrir plutôt que de prêter mes précieux exemplaires de l'édition d'Oxymore. Lorsque je choisis La Sève et le Givre pour une épreuve orale à l'université, je le rachetai encore une fois, refusant de souligner et de griffonner dans mon premier

 

Chaque livre était une découverte et, par-dessus tout, un jeu de piste. A chaque détour, je traquais les indices semés sur mon chemin. Quelle créature, quel personnage se cachait là ? Et enfin, la résolution du mystère, le rire, l'évidence. Ah, oui, c'était toi évidemment. Le plaisir d'observer cette toile s'agrandir encore et encore. Même encore maintenant, je ne m'en lasse pas et, à chaque relecture, aperçoit des petits cailloux auxquels je n'avais pas fait attention, des interprétations différentes de celles que j'avais tirées en premier lieu. 

 

Dans le noir et l'incertitude, Angharad m'a pris par la main, me faisant faire autant de fois que je le souhaitais le tour de son monde, de sa naissance, de son évolution, me confiant le secret de cette nécessité qu'il me fallait mettre en pratique : le choix, le non face aux exigences du destin, l'espoir d'un futur possible même quand toutes les portes semblent closes. L'attente. La patience. L'endurance.

Nicnevin aussi a ajouté sa pierre à mon édifice. "Je suis moi. Aucun prix n'est trop élevé pour ça." Telle est la leçon qu'il m'a fallu assimiler, encore et encore. Nicnevin, cette tour inébranlable dont j'admirais la force, et dont la douleur m'a poignardée. Je crois m'être inspiré principalement d'elle. Ce coup inattendu, cette blessure chérie sous un cerisier. Elle était cette Bérénice qui règne mais qui apprend aussi à vivre. Je l'ai fait également. J'ai fait tomber le masque. 

Herne a toujours eu une place particulière dans mon cœur, et ce dernier s'est réjoui en retrouvant la trace de ce chasseur bien des années plus tard, dans des bois d'Angleterre, alors que je m'élançais à la suite d'Ivy, riant avec elle, embrassant la forêt comme je l'avais embrassée plus jeune, et avec toi aussi, ma sœur hivernale, ravie de voir ce personnage briser les codes et les silences. 

J'ai été dans de nombre de trains, me plaisant à y imaginer Need et Gift, l'un guidant l'autre, à la recherche de cette terre promise, ce Neverland où leurs semblables les attendaient. A défaut de réelle famille telle que je l'entendais, ils m'ont eux aussi chuchoté cette vérité : fais ce qui doit être. Peu importe les kilomètres (sur les mains et les genoux). Mange-les, dévore-les, et surtout, surtout, ne te retourne pas. Et la clôture qui annonce un nouveau départ. Les mots de Rain. 

 

Ce qui fait de nous des frères, ce n'est ni le sang versé, ni le sang partagé. C'est l'amour. Tu ne le savais pas ?

 

Famille. Un mot si terrible dans sa solennité. Un mot si grave.  Porteur d'autant de joies que de malheurs. Là aussi, il a fallu faire des choix. Zelda se faisait tant de reproches que je comprenais et ne comprenais pas tout à la fois son tiraillement. Parce que c'était l'évidence. Parce qu'il ne devrait jamais y avoir d'hésitation face à ce qui est juste. En cela, peut-être ai-je trop pris d'Anis ou de Jay. Il m'a fallu être moins dure, moins intransigeante pour accepter la paix. Même encore maintenant. Tout ou rien. J'aurais pu être Lyron, et peut-être d'ailleurs l'ai-je été, et ce jusqu'à laisser entrer dans ma sphère cet apaisement, comme elle le fit face au soleil levant. 

 

Au final, ce fut la leçon que je ne compris qu'en dernier, à force de lecture et de relecture, de route traversée et retraversée. J'étais comme Kelis, peu sûr de ma valeur et de mon pouvoir, admirant ceux que j'estimais me surplomber et ne me voyant jamais comme leur égal. Puis il y eut cet instant où les mots d'Angharad prirent tout leur sens.

 

Maudits sont ceux, alors, qui ne vivent pas en esclavage !

 

Il y eut cet instant où je n'eus plus besoin de lutter, où il fallut baisser les armes, car elles ne valent rien contre quelqu'un qui n'est pas là pour vous blesser et vers lequel tout votre être crie. Ce fut là, peut-être, la plus difficile des leçons. Ne plus se protéger constamment. 

 

Merci. 

 

Ce n'est pas un mot qui se dit entre Fay et pourtant il n'y a que celui-là que je garde pour la fin. Merci de m'avoir guidé indirectement. Merci pour ces bouffées d'oxygène. Merci d'avoir le mot et le tir si juste. J'espère pouvoir emprunter encore longtemps ces routes, et suivre encore ces personnages. 

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