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340 MPS

 

 

 

Attention ! Critique 100% spoilers !

Dernier recueil de nouvelles de Léa Silhol, 340 MPS s'inscrit sous le thème de l'obsession en nous faisant parcourir neuf nouvelles. Neuf, chiffre symbolisant l'idéal, et qui n'est pas sans rappeler les neuf cours d'Ombre de l'univers de Vertigen. Neuf désirs cachés, enfouis dans nos cœurs. Ces neuf nouvelles sont distribuées entre quatre parties, mises élégamment en évidence sur la tranche du recueil, noir sur blanc. Quatre parties, quatre pour l'équilibre, mais pour la mort peut-être aussi (j'essaye de ne pas trop tirer les chiffres par les cheveux bien que cela reste très  tentant) :

- Desire

- Obsession

- Pressure

- Ever

Là encore, je joue. Quatre titres dont on pourrait prélever la première lettre et toutes les aligner. DOPE. Mot anglais signifiant ni plus ni moins « la drogue », ce dont on ne peut se passer.

Allons-y dans l'ordre.

 

La première partie, Desire, décrit cet élan impossible à nier que l'on aurait pour quelqu'un ou pour quelque chose. Trois nouvelles y retracent la route de trois héroïnes face à l'appel d'une évidence. « Wild » est une nouvelle courte, brutale et sauvage, c'est le retour à la nature mais aussi le retour dans les bras aimants, l'instinct primaire chez les amants réunis. Comment démarrer autrement la route de ce recueil ? Margaret nous accorde la deuxième danse dans « Folding/Unfolding ». C'est un personnage que l'on découvre petit à petit, au fur et à mesure qu'elle s’entrouvre, se déplie (et se replie parfois) à l'instar des éventails qu'elle chérie et qu'elle traque. Tranchante, elle sait se garder, se faire lame pour atteindre ses objectifs, tant et si bien que l'on finit par ne pouvoir qu'acquiescer face à son geste. Le véritable collectionneur, c'est celui qui retrouve une partie de lui dans chacune de ses acquisitions, pas celui qui engrange avec avidité pour le simple plaisir de posséder. « The Cat & The Choker » clôt cette série. Cette nouvelle rééditée nous fait suivre les pas d'Ayliss, jeune héroïne mais qui, les yeux secs et le sourire triomphant, choisit la gloire tout en allant à la mort, embrassant le destin de sa famille. C'est le choix de sa propre chute, mais aussi la promesse de l'élévation.

 

S'ensuit la deuxième partie du recueil, Obsession, la plus courte mais sans nul doute la plus violente, constituée de deux nouvelles. Dans « Sous l'aiguille », Némésis ouvre le bal, se présentant de par son nom comme la force opposée qui fera plier l'Autre, cette inconnue sur laquelle nous n'aurons que très peu d'informations puisqu'elle est amenée à disparaître ou en tout cas à... Changer. La vengeance accompagne ici le désir de possession, illustrant l'adage terrible du « A moi pour toujours, et jamais à un autre. ». Némésis a son ancienne amante dans la peau et compte bien l'y garder. Elle cède le pas à Anoukian, qui n'est pas moins terrible que le premier personnage de cette partie. Anoukian est encore assez  cryptique pour moi, repliée dans son fatalisme. Je n'ai pas encore su correctement la saisir. Obsédée par un idéal qu'elle sait ne pas pouvoir atteindre, elle vit dans l'instant, cherche même cet instant parfait, que ce soit dans la musique ou dans la photographie. Son mépris pour Aram, son frère qui est prêtre, en apparaîtrait presque comme de la jalousie ou bien de l'envie. « Traverser sous les roues des voitures », titre de cette nouvelle, est représentatif de ce désir d'Anoukian à tout tenter pour avoir une réponse.

 

Si « Folding/Unfolding » est la nouvelle que je préfère dans ce recueil, Pressure est ma partie favorite parmi les quatre de 340 MPS (et pas uniquement à cause de Queen et de David Bowie). Il s'agit pour les personnages de vaincre cette pression exercée sur eux par la société, celle-ci souhaitant extraire tout le jus en eux, tout ce qui fait leur essence. En voulant aller contre les machineries de cette société, les personnages de ces deux nouvelles doivent aussi aller contre eux-mêmes, se perdre pour mieux se retrouver. Le thème de l'identité, de l'estime et de la construction de soi est encore traité avec brio par Léa Silhol. Dans « Faiseur d'étoiles », Adel est une héroïne (ou peut-être davantage une anti-héroïne) pleine de maladresse qui, en cherchant à s'accomplir dans la publication d'un futur livre, se perd elle-même à force de trop écouter les conseils, voire les ordres, de son éditeur. Happée par la machine, elle ne devient plus que l'ombre d'elle-même, et si ce personnage a de quoi irriter, en quoi sommes-nous différent d'elle ? De plus, Adel parvient enfin à reprendre le dessus lorsque cette industrie infernale touche à une personne qui lui est chère. Le plus terrible tient sans doute dans le dernier acte de cette nouvelle : afin de rendre justice, Adel emprunte un chemin qui la place malheureusement en position de criminelle. « Winter Wonderland Inc. », qui est une réédition, m'a amené l'élément que j'apprécie le plus dans les œuvres de Léa Silhol : le clin d'oeil. Le plaisir de retrouver la trace d'un personnage déjà rencontré au préalable. Mieux encore, deviner au fur et à mesure du texte qu'il s'agit bien de lui. J'ai d'abord fait la connaissance de Christophe dans Rômaji Horizon, et c'est avec joie que je lui fis un signe de la main dans cette nouvelle qui lui était dédiée. Un nouveau pacte avec le diable prend ici place sur scène. Isolé au milieu de l'arctique, Christophe se voit proposer un salaire exorbitant pour accomplir la tâche de Père Noël, c'est-à-dire lire les lettres qu'il reçoit de tous les horizons. Là où le bas blesse c'est quand il doit les classer entre celles qui sont rentables pour l'industrie du jouet et celles qui le sont moins. Alors que l'on découvre au début de cette nouvelle un anti-héros, Christophe se révèle profondément humain et sait s'accrocher à ses principes, discerner l'essentiel et jouer double jeu dans l'espoir de couler cette industrie qui a terni noël en en faisant une fête commerciale. Décidé à venger le Père Noël originel et l'humanité toute entière, Christophe nous met nous aussi face à ce choix terrible mais nécessaire à la fin de la nouvelle : le prix à payer pour avoir la chance de s'extraire une bonne fois pour toutes des mâchoires de la machine.

 

La dernière partie de ce recueil, Ever, nous amène face à ces obsessions qui se sont fondues en nous et qui ont fini par constituer une partie de notre être, ni en bien ni en mal. Deux nouvelles constituent Ever. L'héroïne anonyme du « Dernier des dark boys » nous exprime les regrets qui nous viennent de l'adolescence avec une passion qui n'a pas su se concrétiser et arriver à terme. Néanmoins, celle-ci tire en partie sa beauté de cela : ce moment figé dans l'éternité, où tout aurait été possible entre l'héroïne et celui que nous appellerons Fading. Tout comme dans Hanami Sonata, on savoure la perfection de cet instant éphémère mais voué à durer toujours, qui se cristallise en souvenir que l'on chérit au fond de soi. Car cette nouvelle traite surtout de cela au final : accepter son passé et se réconcilier avec pour mieux s'accepter soi. Dire « Oui. » à cette blessure et la prendre sur soi sans lui tourner le dos. « Arena » est la nouvelle qui achève le spectacle, clôt la boucle et met fin, pour un temps, au cycle. L'évocation du Colisée dans les premières phrases échangées entre l'ange et l'humaine ne peut que renvoyer à ce cercle formée par l'arène, le lieu où ces combats intérieurs sont destinés à recommencer encore et encore, car n'est-on pas dans la partie du recueil traitant d'éternité ? Sheva, l'humaine, retourne vers son point d'ancrage, partant à la recherche de celui qu'elle doit retrouver à chacune de ses incarnations. On pourrait croire à une malédiction, mais Zhayim, l'ange, prononce cette réplique qui nous offre un éclairage nouveau sur ces obsessions qui nous tenaillent et leur possible noirceur : « Va. Je t'envie. ». 

 

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